Atticora : Récit d’un voyage en utopie
Et si le droit d’usage avait remplacé le droit de propriété ?
Et si on produisait en local, pour le local ?
Et si une agriculture saine prenait soin du vivant sur le territoire ?
Ces rêves issus des ateliers de créativité du projet Territoire Circulaire et Robuste 2050 peuvent sembler lointains, naïfs, irréalistes… et pourtant, pas si loin d’ici, au sud de l’Isère, ils ont été mis en œuvre, et commencent à essaimer par chez nous. Pour en avoir le cœur net, nous sommes allés sur place en amenant une trentaine de personnes avec nous … Récit d’un voyage en utopie.
L’Atticora est une hirondelle qui construit un nid douillet avec les matériaux locaux. C’est aussi depuis 2019 une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui s’est créée sur le plateau matheysin au sud de Grenoble, à la Mûre plus exactement.
L’usine du futur
Guidés par Fabien Morel, directeur et fondateur d’Atticora nous avons commencé par visiter l’usine de fabrication des éléments constructifs pour les habitations, point de départ de l’aventure : poutres et poteaux, blocs chanvre/miscanthus, fenêtres et escaliers sont produits ici.
Dans cette usine du futur, pas de robot, pas d’IA, mais de l’ingéniosité, de la coopération, de l’audace et du sourcing local.
Illustrations :
- Sourcing local :
90% des matières premières sont locales (dans un rayon de 100 kms) : bois des forêts iséroises, chanvre, miscanthus, graviers, …
Les 10% restants correspondent à la quincaillerie, au verre pour lesquels il n’y a pas de fournisseurs locaux.
- Ingéniosité :
Mis à part l’enveloppe du bâtiment, l’usine a été construite entièrement par les salariés d’Atticora : à la fois l’intérieur & le processus. Ici, pas de robots mais des machines de seconde main repensées et remanufacturées par les 50 ingénieurs de l’entreprise, ce qui permet d’atteindre un coût de revient correspondant à 1/3 de celui d’une machine neuve.
- Audace et responsabilité :
Pour mettre en œuvre l’économie circulaire, les entreprises se confrontent régulièrement à un nœud : les normes. Et bien, Atticora a osé voir le sujet différemment : la norme en tant que telle n’empêche pas l’accident. C’est le fait d’avoir pensé, fabriqué les produits avec une obligation de résultat, de prendre en compte les objectifs de la norme, ce qu’elle permet de garantir ou d’éviter qui le permet. Donc, Atticora a choisi de fonctionner «hors normes » et s’assumer le risque elle-même (en dessous d’une valeur de 2M€). Le fait qu’elle reste propriétaire des bâtiments qu’elle construit le facilite.
Trop vulnérable en cas d’accident ? L’usine a entièrement brûlé il y a 3 ans, ainsi que le toit de la ferme il y a 3 mois. Atticora a reconstruit et continue…
La ferme bio
On continue notre voyage quelques kilomètres plus loin avec la ferme, que nous présente Adrien. Atticora avait constaté qu’il y avait peu de production maraîchère sur le plateau matheysin et souhaitait s’investir dans ce secteur essentiel à la vie d’un territoire. Elle s’est donc lancée dans la production, la transformation et la vente de légumes en agriculture biologique.
Constatant les difficultés financières auxquelles les maraichers pouvaient être confrontés, c’est la SCIC qui emploie les 5 salariés, de façon à leur assurer des revenus dès les premiers mois de travail.
Un grand bâtiment en bois, construit grâce à l’usine, héberge espaces de stockage, chambre froide, laboratoire de transformation, serre pour la production des plants et le magasin. Un système de récupération des eaux pluviales du bâtiment permet d’arroser les cultures.
Pour essaimer le modèle, Atticora s’investit dans un nouveau projet de ferme à Herbeys, près de Grenoble, sur un modèle du droit d’usage.
Nous poursuivons notre visite cette fois-ci à pied, à travers les cultures de la ferme pour aller vers le hameau. En ce début de printemps, c’est une impression d’abondance, de luxuriance dans les champs et les serres qui nous impressionne.
Le hameau H2O
Nous voici arrivés au hameau des Sablières inauguré en 2024 à la Mûre, où les premiers habitants ont emménagé dans les logements livrés « prêts à habiter ». Toujours en cours de construction, il prévoit d’héberger à terme une centaine de foyers dans des appartements entièrement équipés par Atticora : meubles en bois, parquets massifs, fenêtres et escaliers construits à quelques kilomètres, à l’usine.
Le hameau intègre également des espaces partagés : salle commune et dortoirs pour accueillir les invités, buanderie, sauna, verger, salle de yoga, chaufferie bois, cantine pour les repas du midi des salariés d’Atticora et habitants qui le souhaitent. Les repas sont cuisinés avec les produits de la ferme bien sûr, et on a eu l’occasion de s’y restaurer à midi : on s’est régalés !
Et pour continuer dans les innovations sociales : ici, le droit d’usage remplace le droit de propriété :
- L’habitant paie une mensualité ; une partie de celle‑ci est transformée en parts sociales, lui permettant de se constituer une épargne.
- Lorsque la valeur cumulée de ses parts atteint la valeur d’usage du logement, il obtient l’usage plein et entier et ne paie plus de mensualité.
Et si au bout de plusieurs années, les enfants de la famille sont partis et qu’un T5 devient surdimensionné, les habitants vont alors emménager dans un logement plus petit pour laisser la place à une nouvelle famille. A chacun selon ses usages et besoins…
La SCIC
Pour permettre toutes ces innovations techniques et sociales, Atticora s’est constituée il y a 20 ans sous un statut innovant également : la Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC), choisi dans l’objectif :
- de répartir équitablement la valeur,
- d’associer les collectivités locales,
- qu’un collectif réapprenne à travailler ensemble sur un territoire.
En effet, ce statut permet de réunir au sein de la société les parties prenantes du projet : les bénéficiaires (habitants, clients de l’usine ou de la ferme), les collectivités du territoire, les salariés, au sein de différents collèges de participation. La SCIC mobilise également l’épargne locale des habitants du plateau matheysin et les apports d’investisseurs.
La suite
Jusqu’à présent, Atticora s’est concentré sur les constructions neuves mais a l’intention d’aller désormais également sur des réhabilitations pour le développement de nouveaux hameaux.
Et puis Atticora essaime sur d’autres territoires, dont le nôtre avec la SCIC SCIURUS grâce à Claire Lucas et Sarah Cohen, qui nous ont organisé cette visite dans le futur. Des hameaux sont déjà en construction à Notre Dame des Millières et Saint Sulpice, avec les éléments en bois fournis par la scierie de Goncelin (ex Silvaé).
Remontez alors aux rêves du début de l’article : et s’ils étaient possibles à plus grande échelle ?…

